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Le handicap expliqué aux enfants

La littérature de jeunesse, destinée aux enfants mais écrite, choisie et élaborée par des adultes, est un révélateur des représentations sociales, telles que les adultes souhaitent les délivrer aux enfants. Elle donne des mots et des images pour penser des questions sociales et pouvoir en parler entre enfants, ou avec la médiation de l’adulte. La rencontre avec des personnages en situation de handicap, si elle reste très minoritaire, devient alors possible. Laurence Joselin, auteur d’une thèse sur le sujet, nous explique comment.

Jusqu’au début du XXe siècle, l’image emblématique du héros déficient a été celle du pauvre petit orphelin souffreteux, porteur d’une déficience motrice ou visuelle, souvent martyrisé par des garnements ou des adultes peu scrupuleux, et sauvé par un courageux personnage valide. Aujourd’hui, si les héros sont encore majoritairement des enfants, des figures d’adultes apparaissent, particulièrement pour les héros en situation de handicap visuel.
La représentation de la déficience motrice est plutôt diversifiée : elle ne se limite pas à l’utilisation du fauteuil roulant. Les personnages peuvent être amputés et appareillés avec des prothèses, ou être dépourvus d’aides techniques. En revanche, les autres types de déficience sont plus uniformes : la déficience intellectuelle se confond avec la trisomie 21, la déficience visuelle égale la cécité, la déficience auditive se résume à la surdité profonde, et le syndrome autistique n’est jamais accompagné de déficience ou de trouble associé.

Le reflet des pratiques sociales


L’Italie, depuis les années 1970, a choisi de favoriser une politique d’intégration scolaire. Ainsi, pour tous les élèves, la confrontation avec un pair en situation de handicap est devenue plus fréquente. Les livres reflètent ce choix du pays en matière d’éducation. Les héros des livres italiens, lorsqu’ils sont montrés à l’école, sont intégrés dans les classes du milieu ordinaire avec les enfants du quartier.
Pour les héros porteurs de déficience intellectuelle, les récits se focalisent moins sur les apprentissages que sur la socialisation, en mettant en avant les bénéfices du contact avec les camarades de l’école. Par exemple Clara, fillette porteuse de trisomie 21, ne progresse pas au même rythme que les autres enfants mais cela ne pose pas de problème à son institutrice. En revanche, le jour où les amies de Clara ne veulent plus partager sa table car elle mange salement, l’institutrice estime qu’il s’agit d’un réel problème : elle convoque les parents de la fillette pour trouver une solution qui replace l’enfant au sein du groupe social.
Les récits disent combien la prise en charge du personnage déficient incombe à la société toute entière et non à la seule famille. Souvent la prise en charge du groupe social soutient et soulage la famille, que ce soit les enfants valides, ou les professionnels qui viennent en relais.
Par ailleurs, les livres vont mettre en scène l’intégration sociale des héros qui évoluent sans lien familial ou dans un lien familial ténu.
Ce lien s’effectue via des rencontres : souvent à la plus grande surprise du tiers valide, le héros déficient a quelque chose à lui apprendre et à partager.
Certains personnages sont accueillis dans un groupe social composé d’enfants qui réfléchissent ensemble à la meilleure façon d’intégrer leur camarade. Les interactions sont toujours présentées comme étant bénéfiques à l’enfant déficient. Une partie des livres montrent une vision optimiste qui mise sur la capacité « innée » des enfants à accepter un pair déficient, parfois sans médiation de l’adulte. Or cette conception angélique ancre peut-être l’idée qu’il suffit que les enfants se côtoient pour s’aimer, idée par ailleurs contredite par des recherches.

Les bons sentiments sont-il toujours bons ?


Certains récits font appel au registre des bons sentiments ou de la morale. L’accent est mis sur les attitudes que doivent développer les enfants valides pour venir en aide à un camarade déficient : gentillesse, patience, disponibilité, intégration dans des activités de loisirs... La clé récurrente de la réussite consiste essentiellement à « aimer » le héros en situation de handicap.
Ces histoires très moralisatrices misent sur les bons sentiments et la culpabilité du protagoniste valide pour le pousser à aider et aimer son camarade déficient. Outre qu’il n’est pas certain que l’objectif puisse être atteint sur injonction, ni qu’atteindre l’objectif par culpabilité soit souhaitable, il n’y a pas de place alors à l’ambivalence des sentiments. Cette représentation n’entrave-t-elle pas surtout la possibilité pour les enfants valides de pouvoir parler de leur peur, de leur malaise, au risque d’accentuer le rejet de l’enfant déficient ? De plus, ces livres ne mentionnent pas quel plaisir des enfants valides pourraient prendre à entamer une relation unilatérale avec un personnage déficient, qui n’a rien à offrir en échange puisque rien ne lui est demandé.

Le héros déficient : une image positive


De façon générale, la présence du héros déficient dans les livres annonce un message positif, conforté par l’aspect agréable du personnage, et par le bonheur qu’il peut procurer autour de lui. Le héros déficient possède un immense pouvoir de transformer la vulnérabilité et la faiblesse en atouts, pour lui et pour ceux avec lesquels il est en lien. Il est le plus souvent jeune et gentil.
La représentation des héros dans les livres laisserait penser que pour faire supporter la déficience, il serait nécessaire de rendre le personnage familier et aimable, proche des canons de « l’enfant parfait » qui ferait écran à des représentations plus problématiques.
Mais qu’en est-il de l’enfant qui ne peut s’identifier à ce héros proche de « l’enfant parfait », parce que moins « beau », moins « gentil », ou moins performant ? Or, il est évident que l’enfant déficient peut aussi être perturbateur, égoïste, menteur ou antipathique… De leur côté, certains camarades de classe des héros déficients dans les livres sont également des modèles de bonté et d’entraide, toujours prêts à rendre service, voire à se sacrifier.
Ces enfants peuvent eux aussi ne pas se reconnaître dans le modèle de « l’ami parfait », ou ne pas souhaiter endosser un rôle qui demanderait autant d’investissement, sans possibilité de se dégager.
Les personnages en situation de handicap sont le plus souvent autonomes et acteurs de leur destin. Les héros enfants peuvent désobéir à leurs parents ou leurs éducateurs pour suivre une idée qui leur est propre ; lorsque la déficience motrice ou sensorielle entrave leur mobilité, celle-ci est compensée par leur capacité à rêver, et à se rêver. Leur autonomie psychique leur permet alors d’imaginer et de mettre en œuvre les processus qui aboutiront à une amélioration de leur vie.
Ces livres qui mettent en scène des représentations codifiées des différents types de déficience, où le héros est le plus souvent gentil et où les personnages valides doivent amour et assistance sans contrepartie, provoquent peut-être une difficulté à imaginer une rencontre et à entrer en contact. A contrario, les histoires dans lesquelles un héros valide fait un pas vers le héros déficient avec plaisir et intérêt réel racontent des relations d’échange et de découverte mutuelle, dans une rencontre singulière avec l’autre.
Alors que les livres insistent sur les attitudes pour être ensemble, ils évoquent moins en revanche ce qui peut être fait ensemble. Il est probable que la littérature de jeunesse atteindra véritablement son objectif d’intégration sociale des héros en situation de handicap lorsqu’elle sera moins focalisée sur la déficience, et davantage sur l’originalité des trames narratives. L’intérêt des récits gagnerait à mettre en scène le plaisir du partage d’idées et d’activités entre héros déficients et protagonistes valides, dans de véritables histoires où la déficience des héros ne serait pas le focus principal.

Laurence Joselin, Les représentatons du handicap dans la littérature de jeunesse en France et en Italie. Thèse de Psychologie, Université de Rouen, 2008

lundi 19 octobre 2009, par Laurence Joselin